
Association pour la formation permanente en clinique psychanalytique. Agrément CNFMC n° 100415
Session 2008-2009 Séminaire théorique I La vie normale. Réflexions sur la folie au 21ème siècle S’il n’existe pas de norme de la vie en soi, il existe en revanche des normes qu’on nous impose à longueur de vie. On peut donner plusieurs significations à « vie normale ».
La folie normale
Psychopathologie en temps de crise
Geneviève Morel
Premièrement, « normal » a le sens de « banal », « ordinaire ». En ce sens, la vie normale des gens d’Armentières (cf. entretiens cliniques, infra p. 17), soit quand même leur vie de galère, est celle de beaucoup, vraiment beaucoup de gens, on l’oublie trop facilement…
Deuxièmement, « normal » s’oppose à « anormal », qui caractérisait la folie au 19ème siècle, comme nous l’ont montré les travaux de Michel Foucault. Or actuellement, au 21ème on a parfois le sentiment de retourner au Moyen-âge. Sous prétexte de protéger la société, une loi récente prévoit d'enfermer à vie pour dangerosité les personnes particulièrement vulnérables que constituent les condamnés à de longues peines au terme de la période de réclusion à laquelle ils ont été condamnés. Ne nous faisons pas illusion, ce genre de loi est populaire. On prend plus de gants pour légiférer sur les pitbulls… Pourquoi « normale » en ce sens ? Et bien par antiphrase : parce que les « anormaux » sont ceux qui ne correspondent pas aux normes de vie qu’on nous impose, c’est tout. Ils ne travaillent pas comme il faut, ils ne savent pas faire l’amour ni se marier, ils ne réussissent pas à faire des enfants comme il conviendrait, bref, ils ne sont pas adaptés à la société. Comment y répond-elle ? Avec des médicaments, des thérapies rééducatives ou cognitives, de couple ou de famille. Du soin dans le meilleur des cas, parfois du dressage (c’est parfois sous-jacent à certaines tendances thérapeutiques actuelles). Mais, souvent, par la rue où nombre de SDF passe régulièrement par l’hôpital psychiatrique voire même par la prison où les statistiques de malades mentaux explosent.
Troisièmement, ce titre évoque un paradoxe. Ces sujets, qu’on aurait classés comme « anormaux » au 19ème siècle, montrent souvent, dans leur discours, l’aspiration forte à une normalité conventionnelle. Ils sont souvent hyper normatifs et même rigides. Donc, « la vie normale » c’est aussi un idéal inaccessible. Et la société, n’en tenant pas compte, les juge et les rejette…
Quatrièmement, « normal » a un sens topologique référé à Lacan. Pour lui, chacun est « normal » dans sa structure. Et même, la folie est la structure normale par excellence alors que la névrose ou certaines psychoses rajoutent un symptôme qui fait tenir les choses ensemble et qui, retenant le sujet au bord de la folie, tord cette normalité. En ce sens, la vie normale est précisément celle de la folie. Ce dernier sens de « normal » est-il une élaboration lacanienne de la grande thèse reprise par Freud des médecins et des aliénistes du 19ème siècle, selon laquelle il n’y a pas de différence qualitative entre le normal et la pathologique (Cf. Canguilhem) ? Ainsi, pour Freud, le symptôme hystérique révèle, en l’exprimant au grand jour, le travail de l’inconscient dans le rêve ; l’amour est un phénomène normal mais qui a, dans sa phase aiguë, une forme pathologique ; la mélancolie nous enseigne sur le deuil, etc.
Toute interrogation sur la folie implique donc une réflexion sur la question des normes et de leur évolution dans nos sociétés. Toute étude de la causalité psychique implique la prise en compte du contexte social dont fait partie la question de la « normalité ».
Séminaire théorique II
Franz Kaltenbeck
Mutations des psychoses et crise sociale
Les souffrances psychiques qui font aujourd’hui l’objet de plaintes et de demandes adressées aux psychanalystes ne sont plus les mêmes que celles du siècle dernier. La clinique psychanalytique doit tenir compte de ces changements, plus prononcés dans les psychoses que dans les autres structures (névroses et perversions), et encore plus sensibles pour les analystes qui travaillent non seulement en cabinet mais aussi dans un hôpital psychiatrique, un CMP, un CMPP ou un service médico-psychologique pénitentiaire.
Voici la description de quelques traits pathologiques caractéristiques de notre époque qu’il faudrait rajouter aux tableaux cliniques plus classiques : troubles dits obsessionnels compulsifs ; phobies d’impulsions perverses ; passages à l’acte criminels pour contrer la désintégration de la personnalité ; vides sidéraux de tristesse liés à un rejet de l’inconscient ; solitudes abyssales ; narcissismes échevelés ; quêtes éperdues d’un soi introuvable ou, au contraire, refus de toute représentation identitaire ; addictions de toute sorte, même au travail («workalcoholics ») ; dévaluation de la parole.
À ces traits négatifs s’opposent des formes de psychoses maîtrisées par le sujet grâce à ce que Lacan a appelé « sinthome », qui s’avère parfois propice à la création artistique ou scientifique. On en trouve des paradigmes dans La loi de la mère, le livre récent de Geneviève Morel.
Nous interrogerons ces nouvelles formations psychopathologiques sur le plan de la clinique et de la théorie analytiques, en mettant les concepts de Freud, de Lacan et de leurs successeurs à l’épreuve de ce nouveau paysage de la pathologie. Nous les situerons aussi dans leur contexte social et intellectuel. Qu’est-ce que ces phénomènes nous apprennent sur la société dans laquelle nous évoluons? La crise du capitalisme et de la vie sociale pousserait-elle à la folie ? En essayant de répondre à ces questions, nous aborderons aussi la dialectique du sujet et de l’autre au niveau du monde réel de notre temps.
Les participants seront encouragés à intervenir avec des témoignages tirés de leurs expériences professionnelles respectives ou en assumant la discussion d’un texte pertinent pour notre sujet de travail.
Les deux séminaires théoriques ont lieu successivement le samedi de 14 h 30 à 16 h (G. Morel) et de 16 h 15 à 18 h (F. Kaltenbeck), les 11 octobre, 22 novembre, 13 décembre 2008, 10 janvier, 31 janvier,
14 mars, 16 mai et 6 juin 2009.
ESC Lille, avenue Willy Brandt, 59777, Euralille, amphi B, métro : Gares.
Ouvert au public
20€ (TR : 8€) par séance pour ceux qui ne sont pas inscrits à Savoirs et clinique.